Lettre aux amis du monde entier buveurs de bon vin de Bordeaux... et d'ailleurs

 














VIN A LIRE

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Le vin de Jim Harrison
Extraits de Aventures d'un gourmand vagabond
et de
En Marge, Mémoires

Tire-bouchon, divinité

Je connais soixante-dix-sept histoires de vin; mieux, appelons-les de modestes épiphanies. Alors que ce siècle s'efface dans la banalité d'un nouveau millénaire (mais qui diable tient donc cette montre ?), je réfléchis aux grandes inventions du passé. Il faut bien sûr y inclure l'électricité ainsi que le papier toilette, et en exclure toutes les variétés d'ordinateurs ; mais, tutoyant les sommets des produits de l'imagination humaine, à l'instar d'une ancienne divinité tellement omniprésente qu'elle en est devenue invisible, il y a le tire-bouchon.

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Le pop libérateur du bouchon

Naturellement, nous savons tous que certains négociants en vins sont si avaricieux qu'ils préféreraient utiliser de vieux chiffons plutôt que l'arbre sacré aux bouchons, mais les gens de quelque intelligence en ont par-dessus la tête de ce fascime économique, de cette bauge de vénalité qu'est l'économie globale, et ils résistent. L'acte physique élémentaire consistant à ouvrir une bouteille de vin a apporté davantage de bonheur à l'humanité que tous les gouvernements dans l'histoire de la planète. Même les religions organisées sont de simples pièges à souris spirituels comparés au pop libérateur du bouchon, à ce couinement délicieux qui se produit lorsque vous l'affranchissez de l'étreinte mortelle du tire-bouchon. Survient ensuite ce bouillonnement grandiose du vin versé dans le verre, le même bruit que nous entendons à la source, au coeur de toutes les rivières terrestres.

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Le vin et la tempête

Une fois posées ces prémisses, nous devons entrer dans le détail et le vif du sujet; car il serait absurde de bavarder interminablement sur les femmes en général, quand on peut seulement les comprendre dans un rapport individuel, et au mieux partiellement. Qu'il s'agisse des femmes ou du vin, nos dons d'intelligence sont limités, mais c'est ce charme spécifique de l'immuable qui fait tout le sel de nos existences. Le goût est un mystère qui trouve indéniablement sa meilleure expression dans le vin.
En ce moment précis, je suis un peu inquiet à cause d'une tempête sur le lac Supérieur; d'ailleurs, le vent souffle si fort qu'un grand pin blanc s'est abattu derrière mon chalet. À la radio, la météo marine annonce que les vagues vont atteindre entre sept et huit mètres de haut et que cette tempête va encore durer une journée. Sortant pour quelques instants, j'entends le rugissement du lac Supérieur qui se trouve pourtant à cinq kilomètres de ce chalet en suivant la rivière. Que puis-je faire pour la forêt environnante qui se tord maintenant dans les bourrasques ? Eh bien, boire mon premier verre de vin de la journée. Je débouche une bouteille de Lirac (1), offerte par un ami. Le bruit du bouchon apaise les murs frissonnants de mon chalet en rondins. Tandis que je bois assez rapidement le premier verre, mon gril en métal Weber s'envole dans le jardin. Ce Lirac est très bon, bien qu'un peu banal, mais son pouvoir est tel que la tempête devient supportable. Au moins, je ne suis pas dans un bateau. Un autre arbre, plus petit, s'écroule et ma chienne aboie. Je lui propose un verre, mais elle n'aime pas le vin. Je lis un volume de poésie chinoise. La bouteille se vide lentement toute seule. Maintenant la tempête n'est plus qu'une simple tempête. Au bac à graines, trois geais bleus ignorent la tempête et son vent de soixante noeuds. Si je sortais avec un verre plein, il y aurait des vagues à la surface de mon vin. Au lieu de quoi, je prépare un confir de canard pour mon dîner.

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Oublier la peur du ciel

La peur aigüe est une émotion spécifique, dont la soudaineté et la puissance surprennent toujours. Il y a plusieurs années de cela, alors que je revenais du Montana en avion avec mon épouse, nous sommes montés dans un petit appareil à hélice à Minneapolis après un important retard dû aux orages. Enfin, le pilote impatient a décollé et, vers le milieu du trajet, alors que nous survolions le lac Michigan, nous avons foncé bille en tête au coeur d'un violent orage, qu'on ne pouvait éviter en passant ni par le sud ni par le nord. L'avion s'est mis à tournoyer sur un pivot invisible, à ruer comme un cheval de rodéo, après quoi il se dressait sur la sueue en battant des ailes come le rarissime oiseau anhinga, qui ressemble à un serpent aéroporté. Les passagers gémissaient, hurlaient et vomissaient comme des chouettes condamnées. J'aimerais beaucoup dire que je n'avais pas peur, mais ce serait un mensonge ridicule. J'ai envisagé d'étrangler le pilote téméraire, mais lorsque nous avons atteint Traverse City, il a émergé du cockpit dans les vêtements trempés de sueur, les traits tordus par une expression navrée.
Nous sommes arrivés chez nous après minuit et ma femme est aussitôt allée se coucher. Je tremblais toujours après avoir embrassé le cul de la mort et j'ai été chercher deux bouteilles de vin à la cave, un Migoua et un Bandol Tourtine du Domaine Tempier de Lulu Peyraud (2). J'ai bu lentement le contenu de ces deux superbes bouteilles tout en méditant sur le caractère essentiellement criminel de l'aviation civile et sur le fait que même les oiseaux ont la jugeote de ne pas voler dans la tempête. Au bout d'un moment, le Bandol béni a pris le relais et j'ai compris une fois de plus que nous sommes seulement des fleurs dans le vide. Enfin, ce nectar m'a ramené en Provence à la fin avril, quand j'avais mangé et bu avec tant de bonheur chez Lulu Peyraud après que nous nous sommes agenouillés dans le jardin près de la tombe de son mari, Lucien, qui avait créé ce vin splendide. Quand je suis allé me coucher, ce vol cauchemardesque était devenu un énième aperçu de l'horreur à classer dans mon cerveau, car le vin l'avait noblement lavé de toutes ces toxines. Malgré leurs grèves fréquentes, je prends souvent les vils d'Air France pour me rendre en Europe, car cette compagnie sert des vins intéresants, seul palliatif au blasphème du vol.

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Mes meilleurs vins

Nous mettons naturellement de côté nos meilleures bouteilles pour les fêtes ou les commémorations. Il y a une vingtaine d'années, un coup de chance m'a permis d'acquérir une collection privée pour un prix modeste. Pour des raisons personnelles, un homme qui souffrait d'une maladie du foie refusait de vendre ses vins à un restaurant. J'ai eu vent de cette opportunité et j'ai pris une décision rapide; cette expérience a ainsi accompagné le financement de mon lointain chalet situé dans la Péninsule Nord du Michigan et celui de notre petitre casita d'hiver près de la frontière mexicaine. L'achat de cette collection, aujourd'hui presque entièrerement disparue, m'a permis de boire quelques vins que les écrivains ont très rarement l'occasion de savourer pour des raisons financières, et aussi de faire plaisir à quelques amis. Guy de la Valdène, un ami très cher ainsi que mon premier mentor oenologique, se trouvait chez moi pour la chasse aux oiseaux avant de subir une très grave opération chirurgicale. Assis au comptoire de ma cuisine, nous avons doucement bu deux bouteilles de Richebourg 1953. Une autre fois, alors que Guy préparait un salmis de bécasse *, nous avons bu plusieurs bouteilles de Grands-Échezeaux, le vin préféré de son père. Et il y a une semaine à peine, alors que Guy passait son dernier soir à la maison aprsè notre chasse annuelle à la grouse et à la bécasse, nous avons savouré un splendide Latour 1967, le meilleur Latour de ma vie, hormis le cru de 1949 que j'ai partagé avec ma fille le soir précédent son mariage, avec le Lafite-Rothschild 1961 que nous avions bu un an plus tôt au dîner.

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Fermer les yeux, se souvenir

De telles bouteilles trouvent leur écho sonore dans le souvenir et deviennent encore plus présentes à mesure que leur dégustation s'éloigne au fil des ans. Fermant les yeux, le lâche la bride à ma mémoire gustative, un peu comme à un fantasme sexuel qui vous fait dresser les poils sur les bras et vous donne la chair de poule. Aujourd'hui je n'écris plus de scénarios et mes goûts ont dû s'adapter à une plus grande modestie; par ailleurs, je ne m'en remets à l'amabilité d'amis et d'inconnus dotés de plus gros porte-feuilles que moi. Depuis quelques années, j'apprécie de plus en plus trente Côtes-du-Rhône différents, même si certains des plus chers, ainsi le Crozes-Hermitage et le Gigondas, figurent bien sûr parmi les meilleurs. Le Côte Rôtie figure bien sûr dans une catégorie à part, isolé dans une splendeur solitaire. À l'automne dernier, quand mon roman La Route du retour a commencé à bien marcher en France, pour fêter ce succès j'ai partagé plusieurs vieilles bouteilles de Côte Rôtie avec mon ami et éditeur Christian Bourgois. Le succès en lui-même est parfois troublant, difficile à négocier, et j'ai passé le plus de temps possible dans la solitude de ma chambre, où un certain nombre de bonnes bouteilles m'ont consolé, dont deux de Côte Rôtie envoyés par Armand Kaszemacher, le père de Dominique Bourgois, sans oublier deux excellentes bouteilles d'une bonne année de Château Beychevelle, un cadeau de Jeanne Moreau, dont la voix spelendide a de toute évidence été souvent baignée par le vin.

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Le Brouilly et les cuisses

Parfois, un cru plus humble convient admirablement à la situation. L'automne dernier à Paris, un jour où j'étais furieux du nombre d'interviews que j'accordais, j'ai quitté la réception de l'hôtel et j'ai marché jusqu'au Select de Montparnasse, un café où je me rends tous les jours quand je suis à Paris, et j'ai bu une simple mais délicieuse bouteille de Brouilly. Ma colère a reflué quand le chat de la maison m'a permis de le caresser, et puis en penchant la tête j'avais une vue imprenable sur les jambes d'une femme installée dans un angle de la salle. Désormais, chaque fois que je boirai du Brouilly, je penserai aux cuisses féminines.

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Le vin américain est sans histoire

J'ai renoncé aux vins américains, convaincu qu'il n'en existe qu'un seul de très grand, le Heitz Martha's Vineyard 1968 et je n'ai auncune histoire à raconter le concernant. Il existe sans auncun doute des vins américains tout à fait estimables, mais la plupart sont trop épais et boisés à mon goût.

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Le vin apaise la douleur

Je ne dois pas oublier de signaler combien le vin apaise la douleur. Un jour, ma phénoménale chienne de chasse, un setter anglais nommé Tess, en compagnie de laquelle j'ai abattu plus de mille oiseaux, s'est coincé un bâton dans la gorge et s'est mise à saigner. Après deux visites au vétérinaire en pleine nuit, elle a enfin été déclarée hors de danger. J'avais été tellement secoué que je n'avais pas réussi à manger quoi que ce soit; mais, quand elle s'est enfin endormie, je me suis soudain rappelé que, le jour même, un ami m'avait envoyé un foie gras frais de chez D'Artagnan. Il était deux heures du matin quand j'ai fini de cuire mon foie gras à la vapeur avec du calvados Sire de Gouberville. Je l'ai dégusté avec une baguette et ma meilleure bouteille de Margaux restante. Je ne me souviens plus de l'année de cet excellent vin, mais j'ai porté un toast à ma chienne endormie, que j'avais bien failli perdre ce jour-là, mais qui était bel et bien là.

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Sauvé de l'alcoolisme par le vin

Avec le vin, nous touchons au pur plaisir de lever le coude sans rouler sous la table. J’ai bien failli devenir un snob des vins. Il s’en est fallu d’un rien et je dois mon salut à plusieurs catastrophes financières. Par ailleurs, ma décision de ne plus écrire de scénarios m’a supprimé les revenus indispensables à l’entretien d’une bonne cave à vin et aux achats annuels qui vous garantissent que, dans dix ans et plus, vous ne vous arrêterez pas à la sortie du bureau avant de rentrer chez vous pour boire ce cabernet californien sirupeux que les crétins aiment tant. J’avoue posséder encore quelques magnums de Mount Eden achetés dans les années 70, des superbes Joseph Heitz de la même période, mais les vins californiens ne sont pas si j’ose dire, ma tasse de thé. Est-ce parce que la Californie est devenue un Etat où l’on ne peut plus fumer une cigarette en paix tout en savourant un bon verre de vin ? Sans doute. Est-ce aussi dû en partie au ridicule classement opéré par le Wine Spectator, qui suggère parfois que certains gros annonceurs ont eu droit à quelques faveurs ? Est-ce parce qu’un énorme capitaliste flatulent a récemment annoncé que les vergers de Napa qu’il venait d’acheter alaient bientôt rivaliser avec les Lafite Rothschild ?

Retour à la réalité, aux affaires quotidiennes. L’argent peut fausser l’achat et la consommation du vin, tout comme il fausse la vision de l’art en rapport avec les galeries et les ventes aux enchères. La question la plus fréquente ne concerne pas la valeur intrinsèque du vin ou de l’art, mais leur valeur tout court, jadis et aujourd’hui. L’argent entame trop aisément notre goût pour l’art et le vin avec une attitude prétentieuse de m’as-tu-vu. Je suis capable de transformer une bouteille de La Tache à 400 $ en pipi quand ça me chante.

J’ai appris le vin à travers l’échec et de honteux gâchis. Bien avant l’envolée du marché financier et l’époque déprimante des yuppies, j’ai gagné beaucoup d’argent, disons des revenus annuels à six chiffres en dollars, et pas grâce à la spéculation. Certes, j’ai d’abord pris quelques bonnes déculottées avec des actions anglaises touchant à l’industrie des loisirs et des actions liées au pétrole australien, qui toutes se sont effondrées jusqu’à valoir la même chose qu’une bouteille de whisky vide. Je ne peux pas vous dire où tout ce fric a filé, car mon cerveau n’y comprend goutte. J’ai le sentiment que cet argent a tout bonnement quitté la ville en autocar. Le fait qu’on ne puisse même pas aller dans une banque pour contempler les modestes économies qu’on a réussi à mettre de côté au fil du temps, voilà qui déplaît souverainement à mes gênes paysans. Là encore, je tends à avoir une vision comique de toutes ces années. La ligne de coke avant d’aller se coucher appelait impérieusement un grand Margaux. Les cinquante caisses que j’ai achetées à un homme qui vendait sa collection de vins, plus de la moitié étant des Premiers Grands Crus, se sont littéralement envolées de ma cave. Le vendeur préférait traiter avec une particulier plutôt qu’avec un restaurant, quelqu’un capable de s’occuper avec soin des vins merveilleus qu’il avait mis des années à rassembler.
Une partie fut bien utilisée avec des amis qui savaient ce qu’ils buvaient, pendant nos agapes de bécasses, de grouses et de gibier. Néanmoins, je suis à deux doigts de penser que je me suis comporté en vrai sagouin durant cette période; et ma fille aînée a eu le bon sens de cacher quelques vieux Latour, Yquem et Lafite pour son futur mariage. Mais, l’un dans l’autre, je n’étais qu’un cochon qui s’ébattait sur un incroyable terrain à truffes.

Mon virage à cent quatre-vingts degrés a été lent à venir, mais j’ai fini par l’accomplir, l’événement majeur de ce revirement ayant eu lieu il y a quelques années quand, assis dans un fauteuil capitonné que mon épouse déteste, je regardais au fond de mon verre de whisky canadien de marque V. O., l’un de mes préférés de longue date, mais qui était devenu pour moi l’équivalent d’un mort lente. J’adorais tout bonnement son parfum et une larme a coulé le long de ma joue quand j’ai versé le contenu de mon verre dans l’évier de la cuisine après l’avoir contemplé pendant plusieurs heures. On peine à comprendre le mal qu’on a à rompre une habitude si aisément acquise (3).
Je me suis tourné vers le vin avec une passion que, jusque-là, je lui avais seulement manifestée de manière sporadique. L’obsession ne saurait être complètement éradiquée, seulement déplacée. Je suis de toute évidence un peu cinglé et, un été, j’ai testé trente-quatre Côtes-du-Rhône, à la recherche d’un vin de table qui fût dans mes moyens. Depuis lors, certains de mes préférés, le Gigondas, le Vacqueyras et le Bandol Domaine Tempier, situé un peu plus vers le sud, sont devenus plus chers, mais j’ai néanmoins décidé que je les méritais.
Contrairement aux alcools forts, le bon vin a une si forte résonance qu’il attire en lui le monde qui nous entoure. Ses effets sont suffisamment lents pour qu’on reste aux commandes, talent crucial lorsqu’on boit. Selon une maxime zen, vous devez vous trouvez là où vous êtes déjà, et les effets des alcools forts rendent cet objectif entièrement inaccessible. Le bon vin accentue les meilleurs aspects de la camaraderie humaine et il délie les langues. Il arrondit les angles abrupts du monde au lieu de brouiller les contours comme les alcools forts. Bref, on ne s’abrutit pas à un rythme effréné et l’humeur devient de plus en plus aimable.
J’ai également découvert que le vin m’attire pour les mêmes raisons qui ont fait de la chasse et de la pêche deus obsession de toute une vie. Le plaisir est dans le chemin, la recherche d’une chose agréable ; trouver un bon vin au prix raisonnable est aussi plaisant que de pêcher une truite dans le tourbillon improbable d’une rivière, ou d’avoir deux grouses dans sa gibecière par une matine froide et pluvieuse d’octobre. C’est une fête plutôt qu’une sédation, un acquiescement aux réalités de l’existence plutôt qu’un effacement. Lorsque je pénètre dans un vallon de trembles en mai et que j’y découvre plusieurs dizaines de morilles, je commence à concocter un plat, par exemple les cuisses de poulet sautées aux poireaux sauvages et aux morilles, une recette conçue par Tom Colicchio de la Gramercy Tavern à New York. Si je préparais le même plat avec de l’élan, je boirais un grand cru toscan ou mon vin préféré financièrement abordable, le Bandol Domaine Tempier. Il existe néanmoins quelques périls secondaires ; ainsi, ce printemps, avant que nous ne quittions notre casita sur la frontière mexicaine, j’ai bu tout un assortiment d’excellents vins rouges avec des ris de veau, des coquillages frais, des colombes, des cailles et de l’élan. Vous pouvez bien filer 200 $ à un médecin pour vous entendre dire que cette combinaison gastronomique risque de provoquer un accès de goutte, mais vous le savez déjà. Chez certains d’entre nous, l’enfant gourmand travaille sans relâche à fleur de peau.

Les quelques grands crus qu’il me reste, je les garde en réserve pour l’automne et la saison de la chasse aux oiseaux. Sinon, afin de les avoir de nouveau à portée de la main, je me rends en France une fois l’an pour la promotion de mes livres et je traîne à droite et à gauche en priant le ciel d’exaucer mes vœux. Les Français sont toujours prêts à fêter la moindre occasion et, quand un de mes livres marche bien, mon éditeur français, Christian Bourgois, a tendance à commander un Côte-Rôtie des années 70 ; puis je rends visite à Lulu Peyraud à Bandol et je savoure les plus anciens Domaine Tempier que l’enthousiasme a curieusement fait disparaître de ma cave. Comme lorsque je repère un oiseau rare, je me rappelle l’ambiance et l’environnement d’un grand vin. Le magnum de Mercurey Clos des Barraults (1990) chez Gérard Oberlé en Bourgogne inclut la visite matinale au marché de Moulins, les roses de son jardin, son chien alsacien, Eliot, qui aboie vers les bœufs charolais du voisin, la cuisson de deux lobes de foie gras, la discutable interprétation vocale par Gérard de Come All Ye Sons of Art de Purcell au moment de servir le repas. Avec les alcools forts, les aspects les plus mémorables étaient les gueules de bois.


* en français dans le texte

(1) Rosé, blanc et rouge de la vallée sud du Rhône, entre Avignon et Châteauneuf-du-Pape, proche de Tavel (qui ne produit lui, que du rosé). Une référence : le rouge du château Saint Roch 2000 («cuvée confidentielle» à environ 12 ¤/b ttc) vinifié par les frères Brunel, propriétaires du Châteauneuf-du-Pape La Gardine.

(2) Le nom correct des Bandol du Domaine Tempier est «La Migoua» et «La Tourtine».
- La cuvée «La Migoua», env. 10 000 b/an, provient de vignes situées sur les pentes du Beausset-Vieux, - 50 % mourvèdre, 30 % cinsault, 18 % grenache et 2 % syrah (le 2000 vaut 25 ¤/b).
- La cuvée «La Tourtine», env. 10 000 b/an, provient de pentes exposées S. 0. de la colline coiffée par le village médiéval du Castellet, - 80 % mourvèdre, complétés par le cinsault et le grenache. Pour certains, le Bandol est l’une des appellations françaises les plus authentiques, un vin de garde (10-15 ans). Pour d’autres, c’est un vin pour touristes, sans les qualités des grands, un peu austère au départ et que les améliorations de la vinification ne font que dénaturer. Il existe 25 exploitations de bonne tenue à Bandol. Les plus renommées à part Tempier sont Ott et Pibarnon. Celles à suivre : Sainte-Anne, Jean-Pierre Gaussen, La Tour du Bon, Gros Noré par exemple.
- Source : Revue Le Rouge et le Blanc n°69 4ème trimestre 02, qui a dégusté les 1998 et 99.
- Coordonnées Dne Tempier : 1082, chemin des Fanges, Le Plan du Castellet, 83330 Le Beausset. Tél: 04 9498 7021.

(3) Episode raconté également dans Aventures d‘un gourmand (p.341) :
… « Enfin, mais c'est peut-être là le plus important, car nous ne savons pas ce qui se passe après la mort, je dois au vin le fait d'être toujours vivant. Il y a quelques années, j'étais en mauvaise santé et plusieurs médecins ont ainsi appris que j'étais complètement accroché au V. O., un whisky canadien qui, certes délicieux, n'en constitue pas moins un substitut déplorable de l'eau ou du vin. J'ai exposé ce sérieux problème à Michael Butler, qui travaille pour le grand importateur de vins français Kermit Lynch. Nous avons décidé que quelques magnums de Châteauneuf-du-Pape Vieux Télégraphe pourraient m'aider à affronter l'épreuve terrible qui m'attendait. Un soir, dans notre petite casita, j'ai pris une bouteille de V. O. et je me suis installé dans un fauteuil à bascule en regardant pendant quatre heures cette potion redoutable, sans rien boire d'autre que l'esprit du reniement. Si je ne pouvais pas arrêter de siroter du whisky, il me faudrait alors renoncer à l'alcool en général, et que deviendraient alors les bouteilles esseulées dans ma cave ? Je me balançais comme un enfant autiste. Les larmes m'ont rempli les yeux, mais j'ai gagné. J'ai vidé la bouteille de whisky dans l'évier, j'ai bu un verre de Vieux Télégraphe, j'ai caressé ma chienne et je suis allé me coucher, un homme nouveau dans une vieille bouteille. »
NDW : les intertitres et italiques sont de nous.
Extraits de :
- Aventures d'un gourmand vagabond, le cuit et le cru (The Raw and the Cooked Adventures of a Rowing Gourmand), paru en version française (traduction Brice Matthieussent) aux Editions Christian Bourgois en septembre 2002 (360 p. 25 ¤). Réunit les chroniques à caractère gastronomique de Jim Harrison parues entre 1991 et 1999 et sa correspondance avec Gérard Oberlé en 1999 et 2000 (appétit illimité, agapes gargantuesques) : «je me prends pour un voyageur, un explorateur, un aventurier découvrant ces activités banales auxquelles nous nous livrons tous les jours, manger et boire, en une quête obstinée de l’authenticité» (les 9 premiers § publiés ci-dessus).
- En Marge, Mémoires, paru en version française (traduction Brice Matthieussent) aux éditions Christian Bourgois en mai 2003 (468 p. 25 ¤). L’autobiographie de J. H., balançant entre ses deux figures imaginaires propres, Poor Little Jimmy fou de douleur après la perte de son œil gauche, dépressif, survivant au fond de la forêt, et Big Jim exprimant avec violence et truculence, finesse et mélancolie, ses (sept) obsessions : le strip-tease; la pêche, la chasse et les chiens; la religion; la France; la route; "notre place dans le monde naturel"; et le vin (le 10ème et dernier § ci-dessus, paru en bonnes feuilles dans le n° d’avril 03 de la NRF, sous le titre L’Alcool).
- Info: Editions Christian Bourgois www.christianbourgois-editeur.fr

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