Tire-bouchon, divinité
Je connais soixante-dix-sept histoires de vin; mieux, appelons-les
de modestes épiphanies. Alors que ce siècle s'efface dans la banalité
d'un nouveau millénaire (mais qui diable tient donc cette montre
?), je réfléchis aux grandes inventions du passé. Il faut bien sûr
y inclure l'électricité ainsi que le papier toilette, et en exclure
toutes les variétés d'ordinateurs ; mais, tutoyant les sommets des
produits de l'imagination humaine, à l'instar d'une ancienne divinité
tellement omniprésente qu'elle en est devenue invisible, il y a
le tire-bouchon.
***
Le pop libérateur du bouchon
Naturellement, nous savons tous que certains négociants en vins
sont si avaricieux qu'ils préféreraient utiliser de vieux chiffons
plutôt que l'arbre sacré aux bouchons, mais les gens de quelque
intelligence en ont par-dessus la tête de ce fascime économique,
de cette bauge de vénalité qu'est l'économie globale, et ils résistent.
L'acte physique élémentaire consistant à ouvrir une bouteille de
vin a apporté davantage de bonheur à l'humanité que tous les gouvernements
dans l'histoire de la planète. Même les religions organisées sont
de simples pièges à souris spirituels comparés au pop libérateur
du bouchon, à ce couinement délicieux qui se produit lorsque vous
l'affranchissez de l'étreinte mortelle du tire-bouchon. Survient
ensuite ce bouillonnement grandiose du vin versé dans le verre,
le même bruit que nous entendons à la source, au coeur de toutes
les rivières terrestres.
***
Le vin et la tempête
Une fois posées ces prémisses, nous devons entrer dans le détail
et le vif du sujet; car il serait absurde de bavarder interminablement
sur les femmes en général, quand on peut seulement les comprendre
dans un rapport individuel, et au mieux partiellement. Qu'il s'agisse
des femmes ou du vin, nos dons d'intelligence sont limités, mais
c'est ce charme spécifique de l'immuable qui fait tout le sel de
nos existences. Le goût est un mystère qui trouve indéniablement
sa meilleure expression dans le vin.
En ce moment précis, je suis un peu inquiet à cause d'une tempête
sur le lac Supérieur; d'ailleurs, le vent souffle si fort qu'un
grand pin blanc s'est abattu derrière mon chalet. À la radio, la
météo marine annonce que les vagues vont atteindre entre sept et
huit mètres de haut et que cette tempête va encore durer une journée.
Sortant pour quelques instants, j'entends le rugissement du lac
Supérieur qui se trouve pourtant à cinq kilomètres de ce chalet
en suivant la rivière. Que puis-je faire pour la forêt environnante
qui se tord maintenant dans les bourrasques ? Eh bien, boire mon
premier verre de vin de la journée. Je débouche une bouteille de
Lirac (1), offerte par un ami. Le bruit
du bouchon apaise les murs frissonnants de mon chalet en rondins.
Tandis que je bois assez rapidement le premier verre, mon gril en
métal Weber s'envole dans le jardin. Ce Lirac est très bon, bien
qu'un peu banal, mais son pouvoir est tel que la tempête devient
supportable. Au moins, je ne suis pas dans un bateau. Un autre arbre,
plus petit, s'écroule et ma chienne aboie. Je lui propose un verre,
mais elle n'aime pas le vin. Je lis un volume de poésie chinoise.
La bouteille se vide lentement toute seule. Maintenant la tempête
n'est plus qu'une simple tempête. Au bac à graines, trois geais
bleus ignorent la tempête et son vent de soixante noeuds. Si je
sortais avec un verre plein, il y aurait des vagues à la surface
de mon vin. Au lieu de quoi, je prépare un confir de canard pour
mon dîner.
***
Oublier la peur du ciel
La peur aigüe est une émotion spécifique, dont la soudaineté et
la puissance surprennent toujours. Il y a plusieurs années de cela,
alors que je revenais du Montana en avion avec mon épouse, nous
sommes montés dans un petit appareil à hélice à Minneapolis après
un important retard dû aux orages. Enfin, le pilote impatient a
décollé et, vers le milieu du trajet, alors que nous survolions
le lac Michigan, nous avons foncé bille en tête au coeur d'un violent
orage, qu'on ne pouvait éviter en passant ni par le sud ni par le
nord. L'avion s'est mis à tournoyer sur un pivot invisible, à ruer
comme un cheval de rodéo, après quoi il se dressait sur la sueue
en battant des ailes come le rarissime oiseau anhinga, qui ressemble
à un serpent aéroporté. Les passagers gémissaient, hurlaient et
vomissaient comme des chouettes condamnées. J'aimerais beaucoup
dire que je n'avais pas peur, mais ce serait un mensonge ridicule.
J'ai envisagé d'étrangler le pilote téméraire, mais lorsque nous
avons atteint Traverse City, il a émergé du cockpit dans les vêtements
trempés de sueur, les traits tordus par une expression navrée.
Nous sommes arrivés chez nous après minuit et ma femme est aussitôt
allée se coucher. Je tremblais toujours après avoir embrassé le
cul de la mort et j'ai été chercher deux bouteilles de vin à la
cave, un Migoua et un Bandol Tourtine du Domaine
Tempier de Lulu Peyraud (2). J'ai bu
lentement le contenu de ces deux superbes bouteilles tout en méditant
sur le caractère essentiellement criminel de l'aviation civile et
sur le fait que même les oiseaux ont la jugeote de ne pas voler
dans la tempête. Au bout d'un moment, le Bandol béni a pris le relais
et j'ai compris une fois de plus que nous sommes seulement des fleurs
dans le vide. Enfin, ce nectar m'a ramené en Provence à la fin avril,
quand j'avais mangé et bu avec tant de bonheur chez Lulu Peyraud
après que nous nous sommes agenouillés dans le jardin près de la
tombe de son mari, Lucien, qui avait créé ce vin splendide. Quand
je suis allé me coucher, ce vol cauchemardesque était devenu un
énième aperçu de l'horreur à classer dans mon cerveau, car le vin
l'avait noblement lavé de toutes ces toxines. Malgré leurs grèves
fréquentes, je prends souvent les vils d'Air France pour me rendre
en Europe, car cette compagnie sert des vins intéresants, seul palliatif
au blasphème du vol.
***
Mes meilleurs vins
Nous mettons naturellement de côté nos meilleures bouteilles pour
les fêtes ou les commémorations. Il y a une vingtaine d'années,
un coup de chance m'a permis d'acquérir une collection privée pour
un prix modeste. Pour des raisons personnelles, un homme qui souffrait
d'une maladie du foie refusait de vendre ses vins à un restaurant.
J'ai eu vent de cette opportunité et j'ai pris une décision rapide;
cette expérience a ainsi accompagné le financement de mon lointain
chalet situé dans la Péninsule Nord du Michigan et celui de notre
petitre casita d'hiver près de la frontière mexicaine. L'achat de
cette collection, aujourd'hui presque entièrerement disparue, m'a
permis de boire quelques vins que les écrivains ont très rarement
l'occasion de savourer pour des raisons financières, et aussi de
faire plaisir à quelques amis. Guy de la Valdène, un ami très cher
ainsi que mon premier mentor oenologique, se trouvait chez moi pour
la chasse aux oiseaux avant de subir une très grave opération chirurgicale.
Assis au comptoire de ma cuisine, nous avons doucement bu deux bouteilles
de Richebourg 1953. Une autre fois, alors que Guy préparait un salmis
de bécasse *, nous avons bu plusieurs bouteilles de Grands-Échezeaux,
le vin préféré de son père. Et il y a une semaine à peine, alors
que Guy passait son dernier soir à la maison aprsè notre chasse
annuelle à la grouse et à la bécasse, nous avons savouré un splendide
Latour 1967, le meilleur Latour de ma vie, hormis le cru de 1949
que j'ai partagé avec ma fille le soir précédent son mariage, avec
le Lafite-Rothschild 1961 que nous avions bu un an plus tôt au dîner.
***
Fermer les yeux, se souvenir
De telles bouteilles trouvent leur écho sonore dans le souvenir
et deviennent encore plus présentes à mesure que leur dégustation
s'éloigne au fil des ans. Fermant les yeux, le lâche la bride à
ma mémoire gustative, un peu comme à un fantasme sexuel qui vous
fait dresser les poils sur les bras et vous donne la chair de poule.
Aujourd'hui je n'écris plus de scénarios et mes goûts ont dû s'adapter
à une plus grande modestie; par ailleurs, je ne m'en remets à l'amabilité
d'amis et d'inconnus dotés de plus gros porte-feuilles que moi.
Depuis quelques années, j'apprécie de plus en plus trente Côtes-du-Rhône
différents, même si certains des plus chers, ainsi le Crozes-Hermitage
et le Gigondas, figurent bien sûr parmi les meilleurs. Le Côte Rôtie
figure bien sûr dans une catégorie à part, isolé dans une splendeur
solitaire. À l'automne dernier, quand mon roman La Route du retour
a commencé à bien marcher en France, pour fêter ce succès j'ai partagé
plusieurs vieilles bouteilles de Côte Rôtie avec mon ami et éditeur
Christian Bourgois. Le succès en lui-même est parfois troublant,
difficile à négocier, et j'ai passé le plus de temps possible dans
la solitude de ma chambre, où un certain nombre de bonnes bouteilles
m'ont consolé, dont deux de Côte Rôtie envoyés par Armand Kaszemacher,
le père de Dominique Bourgois, sans oublier deux excellentes bouteilles
d'une bonne année de Château Beychevelle, un cadeau de Jeanne
Moreau, dont la voix spelendide a de toute évidence été souvent
baignée par le vin.
***
Le Brouilly et les cuisses
Parfois, un cru plus humble convient admirablement à la situation.
L'automne dernier à Paris, un jour où j'étais furieux du nombre
d'interviews que j'accordais, j'ai quitté la réception de l'hôtel
et j'ai marché jusqu'au Select de Montparnasse, un café où je me
rends tous les jours quand je suis à Paris, et j'ai bu une simple
mais délicieuse bouteille de Brouilly. Ma colère a reflué quand
le chat de la maison m'a permis de le caresser, et puis en penchant
la tête j'avais une vue imprenable sur les jambes d'une femme installée
dans un angle de la salle. Désormais, chaque fois que je boirai
du Brouilly, je penserai aux cuisses féminines.
***
Le vin américain est sans histoire
J'ai renoncé aux vins américains, convaincu qu'il n'en existe
qu'un seul de très grand, le Heitz Martha's Vineyard 1968 et je
n'ai auncune histoire à raconter le concernant. Il existe sans auncun
doute des vins américains tout à fait estimables, mais la plupart
sont trop épais et boisés à mon goût.
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Le vin apaise la douleur
Je ne dois pas oublier de signaler combien le vin apaise la douleur.
Un jour, ma phénoménale chienne de chasse, un setter anglais nommé
Tess, en compagnie de laquelle j'ai abattu plus de mille oiseaux,
s'est coincé un bâton dans la gorge et s'est mise à saigner. Après
deux visites au vétérinaire en pleine nuit, elle a enfin été déclarée
hors de danger. J'avais été tellement secoué que je n'avais pas
réussi à manger quoi que ce soit; mais, quand elle s'est enfin endormie,
je me suis soudain rappelé que, le jour même, un ami m'avait envoyé
un foie gras frais de chez D'Artagnan. Il était deux heures
du matin quand j'ai fini de cuire mon foie gras à la vapeur avec
du calvados Sire de Gouberville. Je l'ai dégusté avec une
baguette et ma meilleure bouteille de Margaux restante. Je
ne me souviens plus de l'année de cet excellent vin, mais j'ai porté
un toast à ma chienne endormie, que j'avais bien failli perdre ce
jour-là, mais qui était bel et bien là.
***
Sauvé de l'alcoolisme par le vin
Avec le vin, nous touchons au pur plaisir de lever le coude sans
rouler sous la table. J’ai bien failli devenir un snob des
vins. Il s’en est fallu d’un rien et je dois mon salut
à plusieurs catastrophes financières. Par ailleurs,
ma décision de ne plus écrire de scénarios
m’a supprimé les revenus indispensables à l’entretien
d’une bonne cave à vin et aux achats annuels qui vous
garantissent que, dans dix ans et plus, vous ne vous arrêterez
pas à la sortie du bureau avant de rentrer chez vous pour
boire ce cabernet californien sirupeux que les crétins aiment
tant. J’avoue posséder encore quelques magnums de Mount
Eden achetés dans les années 70, des superbes
Joseph Heitz de la même période, mais les vins
californiens ne sont pas si j’ose dire, ma tasse de thé.
Est-ce parce que la Californie est devenue un Etat où l’on
ne peut plus fumer une cigarette en paix tout en savourant un bon
verre de vin ? Sans doute. Est-ce aussi dû en partie au ridicule
classement opéré par le Wine Spectator, qui suggère
parfois que certains gros annonceurs ont eu droit à quelques
faveurs ? Est-ce parce qu’un énorme capitaliste flatulent
a récemment annoncé que les vergers de Napa qu’il
venait d’acheter alaient bientôt rivaliser avec les
Lafite Rothschild ?
Retour à la réalité, aux affaires quotidiennes.
L’argent peut fausser l’achat et la consommation du
vin, tout comme il fausse la vision de l’art en rapport avec
les galeries et les ventes aux enchères. La question la plus
fréquente ne concerne pas la valeur intrinsèque du
vin ou de l’art, mais leur valeur tout court, jadis et aujourd’hui.
L’argent entame trop aisément notre goût pour
l’art et le vin avec une attitude prétentieuse de m’as-tu-vu.
Je suis capable de transformer une bouteille de La Tache
à 400 $ en pipi quand ça me chante.
J’ai appris le vin à travers l’échec
et de honteux gâchis. Bien avant l’envolée du
marché financier et l’époque déprimante
des yuppies, j’ai gagné beaucoup d’argent, disons
des revenus annuels à six chiffres en dollars, et pas grâce
à la spéculation. Certes, j’ai d’abord
pris quelques bonnes déculottées avec des actions
anglaises touchant à l’industrie des loisirs et des
actions liées au pétrole australien, qui toutes se
sont effondrées jusqu’à valoir la même
chose qu’une bouteille de whisky vide. Je ne peux pas vous
dire où tout ce fric a filé, car mon cerveau n’y
comprend goutte. J’ai le sentiment que cet argent a tout bonnement
quitté la ville en autocar. Le fait qu’on ne puisse
même pas aller dans une banque pour contempler les modestes
économies qu’on a réussi à mettre de
côté au fil du temps, voilà qui déplaît
souverainement à mes gênes paysans. Là encore,
je tends à avoir une vision comique de toutes ces années.
La ligne de coke avant d’aller se coucher appelait impérieusement
un grand Margaux. Les cinquante caisses que j’ai achetées
à un homme qui vendait sa collection de vins, plus de la
moitié étant des Premiers Grands Crus, se sont littéralement
envolées de ma cave. Le vendeur préférait traiter
avec une particulier plutôt qu’avec un restaurant, quelqu’un
capable de s’occuper avec soin des vins merveilleus qu’il
avait mis des années à rassembler.
Une partie fut bien utilisée avec des amis qui savaient ce
qu’ils buvaient, pendant nos agapes de bécasses, de
grouses et de gibier. Néanmoins, je suis à deux doigts
de penser que je me suis comporté en vrai sagouin durant
cette période; et ma fille aînée a eu le bon
sens de cacher quelques vieux Latour, Yquem et Lafite
pour son futur mariage. Mais, l’un dans l’autre, je
n’étais qu’un cochon qui s’ébattait
sur un incroyable terrain à truffes.
Mon virage à cent quatre-vingts degrés a été
lent à venir, mais j’ai fini par l’accomplir,
l’événement majeur de ce revirement ayant eu
lieu il y a quelques années quand, assis dans un fauteuil
capitonné que mon épouse déteste, je regardais
au fond de mon verre de whisky canadien de marque V. O., l’un
de mes préférés de longue date, mais qui était
devenu pour moi l’équivalent d’un mort lente.
J’adorais tout bonnement son parfum et une larme a coulé
le long de ma joue quand j’ai versé le contenu de mon
verre dans l’évier de la cuisine après l’avoir
contemplé pendant plusieurs heures. On peine à comprendre
le mal qu’on a à rompre une habitude si aisément
acquise (3).
Je me suis tourné vers le vin avec une passion que, jusque-là,
je lui avais seulement manifestée de manière sporadique.
L’obsession ne saurait être complètement éradiquée,
seulement déplacée. Je suis de toute évidence
un peu cinglé et, un été, j’ai testé
trente-quatre Côtes-du-Rhône, à la recherche
d’un vin de table qui fût dans mes moyens. Depuis lors,
certains de mes préférés, le Gigondas, le Vacqueyras
et le Bandol Domaine Tempier, situé un peu plus vers
le sud, sont devenus plus chers, mais j’ai néanmoins
décidé que je les méritais.
Contrairement aux alcools forts, le bon vin a une si forte résonance
qu’il attire en lui le monde qui nous entoure. Ses effets
sont suffisamment lents pour qu’on reste aux commandes, talent
crucial lorsqu’on boit. Selon une maxime zen, vous devez vous
trouvez là où vous êtes déjà,
et les effets des alcools forts rendent cet objectif entièrement
inaccessible. Le bon vin accentue les meilleurs aspects de la camaraderie
humaine et il délie les langues. Il arrondit les angles abrupts
du monde au lieu de brouiller les contours comme les alcools forts.
Bref, on ne s’abrutit pas à un rythme effréné
et l’humeur devient de plus en plus aimable.
J’ai également découvert que le vin m’attire
pour les mêmes raisons qui ont fait de la chasse et de la
pêche deus obsession de toute une vie. Le plaisir est dans
le chemin, la recherche d’une chose agréable ; trouver
un bon vin au prix raisonnable est aussi plaisant que de pêcher
une truite dans le tourbillon improbable d’une rivière,
ou d’avoir deux grouses dans sa gibecière par une matine
froide et pluvieuse d’octobre. C’est une fête
plutôt qu’une sédation, un acquiescement aux
réalités de l’existence plutôt qu’un
effacement. Lorsque je pénètre dans un vallon de trembles
en mai et que j’y découvre plusieurs dizaines de morilles,
je commence à concocter un plat, par exemple les cuisses
de poulet sautées aux poireaux sauvages et aux morilles,
une recette conçue par Tom Colicchio de la Gramercy Tavern
à New York. Si je préparais le même plat avec
de l’élan, je boirais un grand cru toscan ou mon vin
préféré financièrement abordable, le
Bandol Domaine Tempier. Il existe néanmoins quelques
périls secondaires ; ainsi, ce printemps, avant que nous
ne quittions notre casita sur la frontière mexicaine, j’ai
bu tout un assortiment d’excellents vins rouges avec des ris
de veau, des coquillages frais, des colombes, des cailles et de
l’élan. Vous pouvez bien filer 200 $ à un médecin
pour vous entendre dire que cette combinaison gastronomique risque
de provoquer un accès de goutte, mais vous le savez déjà.
Chez certains d’entre nous, l’enfant gourmand travaille
sans relâche à fleur de peau.
Les quelques grands crus qu’il me reste, je les garde en
réserve pour l’automne et la saison de la chasse aux
oiseaux. Sinon, afin de les avoir de nouveau à portée
de la main, je me rends en France une fois l’an pour la promotion
de mes livres et je traîne à droite et à gauche
en priant le ciel d’exaucer mes vœux. Les Français
sont toujours prêts à fêter la moindre occasion
et, quand un de mes livres marche bien, mon éditeur français,
Christian Bourgois, a tendance à commander un Côte-Rôtie
des années 70 ; puis je rends visite à Lulu Peyraud
à Bandol et je savoure les plus anciens Domaine Tempier
que l’enthousiasme a curieusement fait disparaître de
ma cave. Comme lorsque je repère un oiseau rare, je me rappelle
l’ambiance et l’environnement d’un grand vin.
Le magnum de Mercurey Clos des Barraults (1990) chez Gérard
Oberlé en Bourgogne inclut la visite matinale au marché
de Moulins, les roses de son jardin, son chien alsacien, Eliot,
qui aboie vers les bœufs charolais du voisin, la cuisson de
deux lobes de foie gras, la discutable interprétation vocale
par Gérard de Come All Ye Sons of Art de Purcell au
moment de servir le repas. Avec les alcools forts, les aspects les
plus mémorables étaient les gueules de bois.
* en français dans le texte
(1) Rosé, blanc et rouge de la vallée
sud du Rhône, entre Avignon et Châteauneuf-du-Pape, proche
de Tavel (qui ne produit lui, que du rosé). Une référence
: le rouge du château Saint Roch 2000 («cuvée
confidentielle» à environ 12 ¤/b ttc) vinifié
par les frères Brunel, propriétaires du Châteauneuf-du-Pape
La Gardine.
(2) Le nom correct des Bandol du Domaine
Tempier est «La Migoua» et «La Tourtine».
- La cuvée «La Migoua», env. 10 000 b/an, provient
de vignes situées sur les pentes du Beausset-Vieux, - 50 %
mourvèdre, 30 % cinsault, 18 % grenache et 2 % syrah (le 2000
vaut 25 ¤/b).
- La cuvée «La Tourtine», env. 10 000 b/an, provient
de pentes exposées S. 0. de la colline coiffée par le
village médiéval du Castellet, - 80 % mourvèdre,
complétés par le cinsault et le grenache. Pour certains,
le Bandol est l’une des appellations françaises les plus
authentiques, un vin de garde (10-15 ans). Pour d’autres, c’est
un vin pour touristes, sans les qualités des grands, un peu
austère au départ et que les améliorations de
la vinification ne font que dénaturer. Il existe 25 exploitations
de bonne tenue à Bandol. Les plus renommées à
part Tempier sont Ott et Pibarnon. Celles à
suivre : Sainte-Anne, Jean-Pierre Gaussen, La Tour
du Bon, Gros Noré par exemple.
- Source : Revue Le Rouge et le Blanc n°69 4ème
trimestre 02, qui a dégusté les 1998 et 99.
- Coordonnées Dne Tempier : 1082, chemin des
Fanges, Le Plan du Castellet, 83330 Le Beausset. Tél: 04 9498
7021.
(3) Episode raconté également
dans Aventures d‘un gourmand (p.341) : … « Enfin, mais c'est peut-être là
le plus important, car nous ne savons pas ce qui se passe après
la mort, je dois au vin le fait d'être toujours vivant. Il y
a quelques années, j'étais en mauvaise santé
et plusieurs médecins ont ainsi appris que j'étais complètement
accroché au V. O., un whisky canadien qui, certes délicieux,
n'en constitue pas moins un substitut déplorable de l'eau ou
du vin. J'ai exposé ce sérieux problème à
Michael Butler, qui travaille pour le grand importateur de vins français
Kermit Lynch. Nous avons décidé que quelques
magnums de Châteauneuf-du-Pape Vieux Télégraphe
pourraient m'aider à affronter l'épreuve terrible qui
m'attendait. Un soir, dans notre petite casita, j'ai pris une bouteille
de V. O. et je me suis installé dans un fauteuil à bascule
en regardant pendant quatre heures cette potion redoutable, sans rien
boire d'autre que l'esprit du reniement. Si je ne pouvais pas arrêter
de siroter du whisky, il me faudrait alors renoncer à l'alcool
en général, et que deviendraient alors les bouteilles
esseulées dans ma cave ? Je me balançais comme un enfant
autiste. Les larmes m'ont rempli les yeux, mais j'ai gagné.
J'ai vidé la bouteille de whisky dans l'évier, j'ai
bu un verre de Vieux Télégraphe, j'ai caressé
ma chienne et je suis allé me coucher, un homme nouveau dans
une vieille bouteille. »
NDW : les intertitres et italiques sont de
nous.
Extraits de :
- Aventures d'un gourmand vagabond, le cuit et le cru (The
Raw and the Cooked Adventures of a Rowing Gourmand), paru en version
française (traduction Brice Matthieussent) aux Editions Christian
Bourgois en septembre 2002 (360 p. 25 ¤). Réunit les
chroniques à caractère gastronomique de Jim Harrison
parues entre 1991 et 1999 et sa correspondance avec Gérard
Oberlé en 1999 et 2000 (appétit illimité, agapes
gargantuesques) : «je me prends pour un voyageur, un explorateur,
un aventurier découvrant ces activités banales auxquelles
nous nous livrons tous les jours, manger et boire, en une quête
obstinée de l’authenticité» (les 9 premiers
§ publiés ci-dessus).
- En Marge, Mémoires, paru en version française
(traduction Brice Matthieussent) aux éditions Christian Bourgois
en mai 2003 (468 p. 25 ¤). L’autobiographie de J. H.,
balançant entre ses deux figures imaginaires propres, Poor
Little Jimmy fou de douleur après la perte de son œil
gauche, dépressif, survivant au fond de la forêt, et
Big Jim exprimant avec violence et truculence, finesse et mélancolie,
ses (sept) obsessions : le strip-tease; la pêche, la chasse
et les chiens; la religion; la France; la route; "notre place
dans le monde naturel"; et le vin (le 10ème et dernier
§ ci-dessus, paru en bonnes feuilles dans le n° d’avril
03 de la NRF, sous le titre L’Alcool).
- Info: Editions Christian Bourgois www.christianbourgois-editeur.fr
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